Résilience rurale


Patrick Baronnet

Paris et le désert français

L’histoire des civilisations révèle qu’elles se sont toujours écroulées suite à une rupture alimentaire. La nourriture est notre premier besoin. C’est à partir de sa production qu’on été façonnés les paysages, les territoires, les agglomérations, les habitats et les modes de vie. Pendant des millénaires, les innovations et les évolutions techniques avaient pour mesure l’énergie humaine ou animale dépendante de la terre nourricière, du soleil, de l’air et de l’eau, ces 4 éléments honorés par toutes les civilisations depuis des millénaires. Ainsi la culture alimentaire était le fondement des cultures vernaculaires.
L’avènement des ressources d’extraction (1 litre de pétrole équivalent à 200 esclaves), nous a fait perdre la mesure des réalités terrestres. La production alimentaire boostée par les engrais azotés (3 T.E.P pour 1 T d’engrais) et donc les transports faciles et rapides ont oblitéré la notion de distances et par voie de conséquence l’affaiblissement de relations de proximité et des tissus sociaux. La vie des territoires et leurs identités se sont rapidement étiolées pour aboutir, concernant la France, à la fameuse formule d’ Andréani : « Paris et le désert français »
Le pétrole, denrée périssable au regard de l’abondance d’une nature bien gérée, nous a volé les paysages, l’équilibre ville-campagne, le temps long, celui de préserver les ressources vivantes, de penser nos vies et celui d’un certain vivre ensemble.
Aujourd’hui, les directives et la ressource  argent  viennent d’en haut et nous sommes assignés inconsciemment ou non à vivre « leurs » valeurs de croissance consumériste en complète contradiction avec l’urgence et la gravité des circonstances .

« Un système de valeurs morales construit sur la base du confort et du bonheur individuel est tout juste suffisant pour un troupeau de bétail  » Albert Einstein

Résistances

C’est dans l’euphorie générale d’une croissance effrénée et de la ruée vers Paris que nous avons quitté la capitale pour explorer un vivre autrement.
Pour avoir participé à la création des premières coop bio, je témoigne que la risée générale de l’époque à l’égard d’une autre agriculture et d’une autre distribution semble aujourd’hui d’un autre âge puisque la conversion à la « bio » est en pleine progression.

D’autre part, non tant pour la peur de l’avenir, mais pour « vivre juste » nous avons expérimenté , sous les regards moqueurs et sceptiques, de vivre sur un seul mi-temps avec 4 enfants, d’accéder à l’autonomie totale en eau depuis 40 ans, en électricité depuis 20 ans à partir du soleil et du vent, une partie de notre nourriture vivante récoltée à 2 pas de la porte de la cuisine ; Nous partageons aujourd’hui ce mode de vie dans la cadre d’ un hameau de 6 adultes et 2 enfants. Nous avons bravé le consensus qui voudrait que la « force des choses » soit inéluctable. Loin d’être un retour en arrière, c’est une prospective d’avant garde qui se « mouille » tous les jours en tirant des expériences techniques, humaines et solidaires au profit d’un futur viable .
C’est un acte politique autrement plus exigeant que celui de mettre un bulletin dans l’urne. Les dizaines de milliers de personnes venues chez nous, lors de visites, journées, séminaires ou Écofestivals, prouvent qu’un désir profond de changement de vie traverse toutes les couches sociales et les générations. C’est le signe d’un profond malaise sociétal, dont les nombreuses motivations mériteraient une sérieuse analyse.

Parmi nos visiteurs, nous recevons beaucoup d’adultes ayant fait leur preuve dans « le monde du travail » prêts à changer de vie et abandonner leur confort, des étudiants chômeurs qui ne souhaitent pas monnayer leurs diplômes d’architectes, d’ingénieurs ou de médecins , beaucoup de jeunes en quête de sens ou des couples avec ou sans enfants qui se forment sur les nombreuses et diverses productions agricoles. Leurs dénominateurs communs sont le désir de simplicité, de convivialité, d’espace, de silence ; mais aussi ceux de produire par soi-même les biens que l’on consomme dans le cadre d’une économie locale faite d’échanges et de fraternité.

Et si, l’avenir des campagnes était d’accueillir ceux-là, de plus en plus nombreux, jeunes en quête de sens perdus dans un monde de non sens, dotés de formations universitaires (sciences de l’environnement, biologie , permaculture, agroéologie, agroforesterie) architectes, ingénieurs , techniciens qui ont compris que la nature est une mine d’abondances, prêts à mettre leurs compétences au service de la vie en échange d’un coin de terre et d’un permis de construire … qui leurs sont refusés, entre autre , pour conserver un modèle agricole qui consomme 10 calories fossiles pour une calorie alimentaire.

Une société ne peux survivre avec 2 % d’agriculteurs

Ainsi, la désertification du monde rural est le résultat d’un développement qui aura duré 2 siècles, le temps d’épuiser les ressources minières. L’ exode rural humainement désastreux a réduit la population agricole à 2 %. Quant on sait que 90 % des fermes dans le monde font moins de 2 ha, et qu’au niveau mondial, 2 % d’agriculteurs possèdent un tracteur, on mesure la prochaine débâcle agricole provoquée par la pénurie énergétique et l’importance de préparer les infrastructures d’une agriculture paysanne, moderne et qualifiée repeuplant et revivifiant les campagnes. Il est désormais prouvé que le soleil peut remplacer le pétrole et produire autant sinon plus grâce aux méthodes de permaculture approuvées par l’INRA.
On sait désormais cultiver autrement et sainement grâce aux récentes recherches en matière de culture biologique . L’agro-écologie, la permaculture sont des éléments majeurs pour un recours à la terre et un repeuplement des campagnes à condition de transformer profondément les habitudes, les structures, les territoires et les lois . De très nombreux emplois peuvent créer une abondance alimentaire sur de petites surfaces. Ces nouvelles techniques sont éprouvées et approuvées par de nombreux chercheurs.

« Une société ne peux survivre avec 2 % d’agriculteurs ; les paysans de demain …viendront des villes, des bureaux, des usines ; ils n’iront pas à la terre avec les modèles du passé…ils seront les gardiens de la vie, leurs fermes seront des lieux de guérison, de beauté et de cohérence ». Philippe Desbrosses

Changer de paradigme

Après ce raz de marée destructeur, si court à l’échelle de l’histoire on pourrait imaginer la préoccupation des diverses compétences rurales s’ouvrir vers un tel futur et préparer une « terre d’accueil » pour les réfugiés du système. Opérer une transition, là où les volontés se trouvent dans les villages et petites villes en transition (le mouvement est déjà lancé dans 47 pays) et considérer que l’abandon des campagnes par le pouvoir central est une chance pour développer des résiliences orientées vers des autonomies multiformes et transformer ce désert provoqué et subi en un repeuplement choisi et concerté, réconciliant villes et campagnes.

Pour ceux qui penserait que ceci est du domaine du rêve, cette transition se réalise un peu partout en France, en Europe et en Amérique et n’a pas forcément le soutien ni les relais médiatiques réservés à la pensée unique. Ce « recours » à la terre comme valeur fondamentale nécessitera une grande ouverture d’esprit et de grandes transformations pour aménager les déserts français en terre d’accueil des réfugiés du climat social. L’enjeu est à la hauteur du défi.
Le monde contemporain est le rêve de si peu d’individus. Pourquoi douter qu’un autre monde existe déjà tellement, plus proche des véritables attentes d’une multitude.

Patrick Baronnet (La Maison Autonome : heol2.org)

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